GAB’OIL : 6 milliards de bénéfice ou l’art de transformer une perte en miracle ?
Il faut reconnaître une chose : la communication récente autour de GAB’OIL ne manque pas d’ambition. Un bénéfice net de 6 milliards de francs CFA. Un EBITDA supérieur à ce résultat. Un besoin en fonds de roulement « désormais positif ». Des investissements financés sans les banques. Une entreprise qui renaît.
À lire la communication officielle, on croirait assister à un succès story africaine digne des manuels d’école de commerce. À regarder les chiffres connus, on a plutôt l’impression d’un tour de magie.
Acte 1 : Hier on perdait. Aujourd’hui on triomphe.
Rappel chronologique. En novembre 2025 un Conseil d’Administration est organisé et le EBITDA-mesure la rentabilité opérationnelle brute d’une entreprise- est négatif de -2 milliards francs CFA. 4 mois plus tard, le 18 février 2026, le Conseil d’administration affiche à nouveau une perte sèche de -3 milliards francs CFA.
Curieusement, comme par magie, quelques jours plus tard dans la presse Gab’Oil annonce un bénéfice net positif de 6 milliards francs CFA. En clair : on serait passé de -3 milliards à +6 milliards. Soit un écart de 9 milliards en quelques semaines. Une prouesse financière qui relève plus de la mythomanie qu’à la réalité. Ce d’autant plus, que cette performance s’est faite sans annonce de restructuration majeure. Sans cession d’actifs spectaculaire. Sans recapitalisation publique annoncée. Sans entrée d’un investisseur stratégique.
Ce n’est plus un redressement. C’est une résurrection. La question n’est pas ironique. Elle est simple : quelle opération explique un tel retournement ? Parce que les chiffres, en finance, ne se transforment pas par incantation.
Acte 2 : Le BFR « positif », présenté comme un trophée
La communication évoque fièrement un « BFR désormais positif ».Traduction pour tous :
L’entreprise paie ses fournisseurs avant d’encaisser l’argent de ses clients. Elle doit donc mobiliser du cash pour fonctionner. Dans la distribution pétrolière, cela signifie une chose : la trésorerie doit être solide pour absorber ce décalage. Or dans la même communication, on apprend que :
- L’entreprise sort de plusieurs années de pertes.
- Elle finance ses investissements à 42 % sur fonds propres.
- Elle ne dépend pas des banques.
Donc résumons :
- BFR positif (donc besoin de trésorerie).
- Investissements autofinancés.
- Résultat net élevé.
- Refus ou absence de recours bancaire.
D’où vient l’argent ?
Un bénéfice comptable n’est pas forcément de la trésorerie réelle. On peut afficher un résultat positif tout en étant tendu en cash. Présenter un BFR positif comme un progrès sans expliquer l’impact sur la trésorerie relève, au minimum, d’une simplification excessive.
Acte 3 : « On n’a pas besoin des banques »
Le PCA présente l’autofinancement comme un choix stratégique courageux. Mais dans le monde économique réel : Une entreprise saine optimise son financement. Elle n’épuise pas sa trésorerie par orgueil. Elle utilise la dette quand cela améliore sa structure financière.Or, refuser les banques peut être un signe de puissance, ou un signe que les banques ne suivent pas.
La question mérite d’être posée.
Car financer sa croissance exclusivement sur fonds propres, dans un contexte récent de pertes, peut fragiliser l’équilibre financier. L’audace stratégique est parfois une belle formule. Mais entre audace et imprudence, la frontière est mince.
Acte 4 : Le grand écart communicationnel
À l’extérieur : « Résultat exceptionnel. », « Amélioration des marges. ». « Tout va bien. » À l’intérieur : Appels à la réduction salariale. Discours sur la survie. Climat social tendu. On ne peut pas simultanément : annoncer un bénéfice record et demander aux salariés de se serrer la ceinture. Si l’entreprise va bien, elle assume. Si elle va mal, elle explique.
Le double discours nourrit forcément la suspicion.
Acte 5 : L’ombre des Conseils d’Administration
Autre point troublant : les chiffres évoqués en Conseil ne semblent pas correspondre à ceux affichés dans les médias. EBITDA négatif. Perte constatée. Puis bénéfice record. Soit il y a eu une opération exceptionnelle majeure. Soit les périmètres ne sont pas les mêmes. Soit les chiffres ne parlent pas de la même période. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas l’expliquer clairement ? En finance, la cohérence temporelle est essentielle.
Acte 6 : Où sont les comptes détaillés ?
Un bénéfice de 6 milliards dans une entreprise publique stratégique devrait s’accompagner : d’états financiers publiés, d’un rapport du Commissaire aux Comptes et d’explications pédagogiques. La transparence est la meilleure réponse au doute. Or pour l’instant, la communication repose davantage sur des déclarations que sur des documents. Plus l’annonce est spectaculaire, plus la preuve doit être solide.
Le PCA face à ses contradictions
Le Président du Conseil d’Administration se pose en garant de la stabilité. Mais plusieurs contradictions s’accumulent :
- Pertes internes → bénéfice externe.
- BFR positif → situation présentée comme améliorée.
- Autofinancement massif → absence d’explication sur la trésorerie.
- Communication médiatique avant communication interne.
- Discours de performance → discours de restriction salariale.
Cela ne prouve pas une manipulation. Mais cela révèle un problème de cohérence. Et en matière financière, la cohérence est la base de la crédibilité.
L’impression générale
Le sentiment qui se dégage n’est pas celui d’une entreprise frauduleuse. C’est celui d’une communication précipitée. On a voulu annoncer un succès, mais on a oublié d’aligner les chiffres. Et lorsque les chiffres ne s’alignent pas, le doute s’installe.
Le vrai enjeu
GAB’OIL est un acteur stratégique. Un bénéfice de 6 milliards serait une excellente nouvelle pour : l’État, les salariés, le secteur. Mais un bénéfice ne se proclame pas. Il se démontre. Et tant que les écarts entre : les pertes évoquées en Conseil, le BFR présenté comme progrès, l’autofinancement revendiqué, et les mesures internes d’austérité ne seront pas expliqués en détail, la question restera entière : Sommes-nous face à un redressement spectaculaire…ou à une communication trop enthousiaste pour être totalement crédible ?
À ce stade, une seule chose est certaine : les chiffres méritent plus que des slogans.



