Politique

Eau et électricité au Gabon : quand le spectacle du pouvoir échoue à faire la lumière

La séquence tourne en boucle sur les réseaux sociaux. On y voit le chef de l’État face aux ténors du secteur de l’énergie et de la SEEG. Mais derrière cette volonté d’afficher une proximité pédagogique, une dérive s’installe : celle du pouvoir-spectacle.

En République, le président décide ; il ne commente pas. Or, dans cette mise en scène, le symbole finit par dévorer la fonction. Voir un ministre sommé de publier une liste de clients indélicats réduit la puissance publique à un simple rôle d’agent de recouvrement pour un concessionnaire. Cette confusion des genres est éloquente : on sacrifie l’efficacité des politiques publiques sur l’autel de l’image.

Le mirage d’une gouvernance au pas de charge

Pour comprendre l’impasse énergétique actuelle, il faut remonter aux premiers souffles du coup d’État du 30 août 2023. L’heure était alors à la reprise en main musclée de la SEEG : syndicalistes humiliés et embastillés, sous-traitants balayés sous l’étiquette d’« entreprises parasites », et organigramme redessiné au cordeau depuis le Palais.

En quelques semaines, le président de la Transition s’est substitué à tous les leviers de gestion : conseil d’administration, direction générale, services techniques et recouvrement. La promesse était sans équivoque : là où les structures civiles avaient échoué, la rigueur militaire allait restaurer l’ordre. Et, par extension, l’efficacité.

Moins de trois ans plus tard, le réveil est brutal. L’expertise des sous-traitants évincés s’étant avérée indispensable, la plupart ont été discrètement rappelés. Pourtant, les délestages s’intensifient, les robinets de Libreville et de l’arrière-pays demeurent désespérément secs, et la communication de crise ne suffit plus à masquer l’absence de résultats tangibles.

Pendant ce temps, les autorités célèbrent, avec une solennité déconcertante, le règlement d’une facture de 15 milliards de francs CFA auprès d’un fournisseur étranger. Comme si s’acquitter de ses dettes relevait de l’exploit politique. Pourtant, les Gabonais n’attendent pas des quittances médiatisées, mais un service public fonctionnel.

L’envers des chiffres : un système à bout de souffle

Sous le vernis des annonces, la réalité structurelle est implacable.
D’abord, le paradoxe du créancier : l’État, à la fois actionnaire et régulateur, est le premier à asphyxier l’opérateur avec une dette dépassant les 100 milliards de francs CFA. Comment exiger l’exemplarité quand le sommet se dérobe à ses obligations ?

Ensuite, l’absurdité du parc de comptage. Des dizaines de milliers de foyers, bien qu’ayant soldé leurs frais d’installation depuis des années, attendent toujours leur compteur. Une question s’impose : qu’est devenue l’opération « un Gabonais, un compteur », si largement vantée ? Au rythme actuel, cette promesse du CTRI s’apparente à une énième chimère. Ce que l’on cache aux usagers, c’est que la SEEG traîne une dette abyssale auprès de la centrale d’achat, bloquant tout approvisionnement. Résultat : cette pénurie a institutionnalisé les branchements directs, creusant un gouffre de pertes techniques et commerciales qui échappe à toute facturation.

Enfin, le flou artistique entourant la forme juridique de l’entreprise. La SEEG est-elle toujours une SA dotée d’un Conseil d’administration et d’une Direction générale ? La question pourrait paraître saugrenue si l’agitation désordonnée autour de la société ne semait pas la confusion. Ces derniers temps, Monsieur le Ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie — un titre qui ne s’invente pas — semble davantage agir en directeur du recouvrement de la SEEG qu’en membre d’un gouvernement chargé de définir et d’appliquer une politique publique.

Le paradoxe énergétique d’un géant aux pieds d’argile

Producteur de pétrole depuis 1957, doté d’un réseau hydrographique exceptionnel et d’un ensoleillement généreux, le Gabon possède l’un des potentiels hydroélectriques les plus importants d’Afrique. Pourtant, l’obscurité demeure le lot quotidien de milliers de foyers.

Le projet solaire d’Ayémé (30 MW pour 28 millions d’euros) illustre les limites de la stratégie actuelle : une approche fragmentée là où une puissance structurelle est requise. À titre de comparaison, la centrale de Grand Poubara (160 MW) prouve que le défi ne réside pas dans la ressource, mais dans l’ambition des infrastructures. Si le solaire constitue un complément louable, il ne saurait répondre seul au déficit national.

Au-delà de la mise en scène, l’exigence d’une analyse structurelle

Enfin, comment ne pas s’insurger contre un débat public qui occulte délibérément les réalités sociales, livrant ainsi une partie des usagers à la vindicte populaire ? Les résidents de la cité Alhambra en sont l’exemple frappant. Issus pour la plupart du centre social d’Akébé, leur vulnérabilité économique avait conduit Omar Bongo à les exempter de factures d’eau et d’électricité. Loin d’être les « clients malhonnêtes » pointés du doigt par le Ministre, ils sont les victimes d’une stigmatisation malencontreuse.

Concernant les casernes et les administrations publiques, il convient de rappeler que leur consommation est intégrée au montant forfaitaire dû par l’État à la SEEG. Le véritable enjeu réside donc dans la transparence de la facturation publique. Où se trouvent les compteurs de la Présidence de la République ou des ministères, à commencer par celui de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie ? Qui en assure le relevé ?

En réalité, la traque médiatisée des « mauvais payeurs » s’apparente davantage à une manœuvre de diversion qu’à une réforme sérieuse de la situation financière de la SEEG. Pendant que les caméras se focalisent sur des réunions de crise et des listes de noms, les questions fondamentales de gouvernance restent sans réponse.

Tandis que les caméras s’attardent sur des réunions de crise et des énumérations de noms, les questions de fond, elles, demeurent en jachère. Quelle stratégie énergétique pour les deux prochaines décennies ? Comment moderniser un réseau de distribution à bout de souffle ? Comment restaurer le contrat social entre l’État, le concessionnaire et le citoyen après des années d’improvisation et de gabegie ?

Gouverner n’est pas « performer ». Un pays regorgeant de ressources qui peine à éclairer ses foyers ne souffre pas d’un manque de potentiel, mais d’une faillite de vision. Les Gabonais ne se contentent plus de mises en scène autoritaires ou de recadrages filmés. Ils exigent des solutions concrètes : de l’eau au robinet et de la lumière dans leurs maisons. Ils attendent que les dirigeants quittent la scène pour se mettre, enfin, à l’ouvrage.

La politique n’est pas un théâtre de rue, mais l’art de résoudre le réel. Et sur ce terrain, le pays attend toujours la lumière. »

Michel Ongoundou Loundah,

Ancien Sénateur de la Transition

Président de REAGIR

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