CECA-GADIS au bord de la faillite : chronique d’une descente dans l’enfer de la pauvreté

Pendant longtemps, au Gabon, il y avait deux certitudes : le soleil se lève à l’Est… et les magasins Cecado, CKdo, CK2 et Gaboprix ouvrent leurs rideaux métalliques. Le groupe CECA-GADIS, fort de plus de 103 points de vente et près de 2 500 salariés, se présentait comme la colonne vertébrale de la distribution nationale. Dans de nombreuses villes de l’intérieur, c’était simple : pas de CECA-GADIS, pas de supermarché.
Mais aujourd’hui, derrière les vitrines fatiguées et les rayons clairsemés, une autre réalité s’impose : le géant historique ressemble de plus en plus à un empire qui s’est lentement tiré une balle dans le pied… puis dans l’autre.
Les chiffres ne mentent pas, eux
En trois ans, les revenus du groupe auraient fondu de 20,1 milliards de FCFA, pour tomber autour de 156 millions en 2025. Pour un groupe de cette taille, ce n’est pas une simple fluctuation : c’est une hémorragie. Pendant ce temps, les fournisseurs parlent d’impayés qui se comptent en dizaines de milliards, les livraisons se raréfient et certains magasins de province ressemblent davantage à des entrepôts vides qu’à des temples de la consommation. Autrement dit : la machine s’est grippée.
La version officielle : la crise, toujours la crise
Du côté de la communication interne, l’explication tient en quelques lignes bien rodées, fin des exonérations fiscales ; explosion des coûts logistiques vers l’intérieur du pays, plafonnement des marges pour lutter contre la vie chère et la concurrence plus agressive.
Un discours propre, presque pédagogique.
Le problème, c’est que beaucoup d’acteurs du secteur n’y croient plus vraiment. Car derrière la façade respectable du groupe se dessine une autre histoire : celle d’une gouvernance qui aurait confondu entreprise stratégique et propriété familiale.
Quand l’entreprise devient une affaire de clan
Au centre de cette tempête silencieuse : Michel Essonghé, président du conseil d’administration. Officiellement, l’homme incarne la continuité d’un groupe historique. Officieusement, plusieurs sources du secteur évoquent une gestion opaque et de plus en plus verrouillée autour du cercle familial. Dans les couloirs économiques de Libreville, certains parlent d’une entreprise dirigée comme une boutique familiale… sauf que la boutique emploie 2 500 personnes et pèse des centaines de milliards. Et puis il y a ces confidences qui circulent sous le manteau.
Selon une source interne au groupe, l’un des enfants du clan aurait pris l’habitude de “se servir” dans les comptes du groupe, comme on prélève quelques billets dans la caisse d’un petit commerce. Impossible pour l’instant de confirmer formellement ces accusations. Mais dans le milieu des affaires, la rumeur est devenue presque une évidence. Et dans un groupe déjà fragilisé, ce genre d’histoire agit comme un acide : il dissout la confiance.
Les fournisseurs ont compris le message
Dans le commerce, la confiance est simple : on livre aujourd’hui parce qu’on est payé demain. Mais lorsque les factures s’empilent et que les paiements tardent, les fournisseurs cessent d’être patients. Résultat : moins de marchandises, moins de produits, moins de clients. Dans certaines provinces, les rayons essentiels se vident. Riz, conserves, produits d’hygiène : tout devient irrégulier. Pendant ce temps, les concurrents plus agiles investissent les quartiers rentables de Libreville avec des magasins modernes, des chaînes d’approvisionnement rapides et une gestion bien plus rigoureuse.
Les employés, eux, comptent les jours
Dans les arrière-boutiques de CECA-GADIS, le climat n’a plus rien à voir avec l’époque où le groupe faisait figure d’institution. Aujourd’hui, les employés vivent avec une question suspendue au-dessus de leur tête : jusqu’à quand ? Caissières, magasiniers, chauffeurs, agents de sécurité : 2 500 salariés qui regardent un navire prendre l’eau sans savoir si quelqu’un tient encore la barre. Et dans l’économie gabonaise, un naufrage de cette ampleur ne se limite jamais à une entreprise.
L’État actionnaire… mais étrangement discret
Petit détail qui rend l’affaire encore plus piquante : l’État gabonais possède 35 % du capital du groupe. Autrement dit, CECA-GADIS n’est pas seulement une entreprise privée : c’est aussi une affaire publique. Et pourtant, face à la dérive du groupe, le silence des autorités économiques ressemble parfois à une étrange forme de patience administrative. Certains observateurs parlent même d’un contrôle trop timide pour une entreprise aussi stratégique.
Le plan “Excellence 2024-2027” : la bouée ou la bouffée d’illusion ?
La nouvelle Administratrice directrice générale, Isabelle Essonghé, défend un plan baptisé « Excellence 2024-2027 ». Le principe phare : transformer certains magasins en « propriétaires-partenaires alliés », confiés à des entrepreneurs locaux. L’idée : responsabiliser les gestionnaires et alléger les charges. Sur le papier, c’est séduisant. Mais pour plusieurs analystes économiques, le problème de CECA-GADIS n’est pas seulement opérationnel. Il est structurel. Car lorsque la gouvernance est contestée, lorsque la dette s’accumule et lorsque la logistique est en crise, changer les gérants de magasin ressemble parfois à déplacer les chaises sur le pont du Titanic.
Le vrai danger : le désert commercial
Si CECA-GADIS s’effondre, les conséquences dépasseront largement les murs de l’entreprise. Dans plusieurs villes de l’intérieur du pays, les magasins du groupe sont parfois les seuls points de distribution structurés. Sans eux, certaines populations pourraient se retrouver face à un choix simple : des prix plus élevés Ou plus de magasin du tout En clair, le naufrage de CECA-GADIS pourrait créer un désert commercial dans une partie du Gabon profond.
Une question qui dérange
Au fond, le mystère n’est pas seulement économique. Il est presque moral. Comment un groupe qui dominait la distribution nationale, soutenu par l’État et installé dans tout le pays, a-t-il pu glisser aussi vite vers une situation aussi fragile ? Erreur stratégique ? Gestion approximative ? Ou confusion entre entreprise publique et patrimoine privé ? Dans les rayons vides de certains magasins, la réponse semble déjà flotter dans l’air. Et elle n’est pas très flatteuse.

