Racket en uniforme : l’extorsion s’est banalisée

À Libreville, il ne s’agit plus de dérives isolées. Ce qui se joue sous les yeux de tous ressemble désormais à un système. Un système où le contrôle routier a muté en caisse noire ambulante. Où l’uniforme, censé incarner l’autorité, sert trop souvent de levier pour ponctionner les plus vulnérables. Taximen, « clandos », passagers : personne n’est épargné. La rue parle, et elle ne murmure plus elle accuse.
Sur les axes névralgiques Nzeng-Ayong, PK8, Awendjé la mécanique est connue, répétée, assumée. On arrête, on intimide, on négocie. Pas de reçu. Pas de base légale claire. Juste un montant. À payer. Maintenant. « Ce n’est plus un contrôle, c’est un péage sauvage. Tu payes ou tu descends », tranche un chauffeur de taxi, le regard dur. Un autre enfonce le clou. « Ils ont terminé avec nous, les taximen. Les clandos, c’est réglé. Maintenant, même les passagers passent à la caisse. C’est devenu normal. Voilà le problème : c’est devenu normal. » Normal ? Le mot claque comme une gifle. Car derrière cette “normalité” imposée, il y a une réalité brutale : l’extorsion s’est banalisée. Institutionnalisée dans les faits, sinon dans les textes.
Une économie sous pression, une population sous contrainte
Dans l’ombre de ces pratiques, une économie déjà fragile suffoque. Les chauffeurs répercutent. Les prix montent. Les usagers paient deux fois : au transporteur, puis au barrage. Une double peine qui ne dit pas son nom. « On paie pour circuler dans notre propre ville. Ce n’est plus un service public, c’est un business », lâche une employée, excédée.
Côté analyse, un syndicaliste proche des commerçants ne mâche pas ses mots. « Ce que vous voyez sur la route, nous le vivons dans les marchés. C’est le même logiciel : pression, intimidation, argent sans trace. L’État est contourné par ceux-là mêmes qui sont censés le représenter. » Le constat est sans appel : l’économie informelle est saignée à blanc par une fiscalité officieuse, imprévisible, arbitraire. Une taxe fantôme, sans loi, sans contrôle, mais avec des effets bien réels.
Silence coupable, colère légitime
Face à cette montée des abus, le silence des autorités interroge, dérange, indigne. Pas de clarification. Pas de sanctions visibles. Pas de signal fort. Rien. Et pendant ce temps, sur le terrain, les pratiques se répètent, se renforcent, s’enracinent. « On est fatigués. Fatigués d’être rackettés. Fatigués de voir ça tous les jours. On finit par croire que c’est organisé », souffle un étudiant. Organisé ou toléré ? La frontière devient floue. Dangereusement floue.
Dans un style acéré qui rappellerait Le Canard enchaîné, on pourrait presque parler de “créativité fiscale de proximité”. Sauf qu’ici, il n’y a rien de drôle. Rien de satirique. Juste une réalité crue : celle d’une autorité qui, sur le terrain, s’effrite et se dévoie. Quand le contrôle devient prédation, quand la loi devient optionnelle, quand l’uniforme inspire plus de crainte que de respect, alors ce n’est plus seulement un problème de discipline. C’est une crise de légitimité.
Trop, c’est trop
Les mots sont désormais lâchés dans la rue, sans détour : racket, abus, extorsion. Et avec eux, une exigence claire : que cela cesse. Immédiatement. Car à ce rythme, il ne restera bientôt plus rien à contrôler. Ni taxis, ni clandos, ni petits commerces. Juste une ville sous pression, où chacun paie pour survivre, pendant que d’autres encaissent pour laisser passer. Et dans cette économie à ciel ouvert, une question persiste, brutale : qui contrôle encore qui ?



