Au Gabon, quand l’assurance maladie tousse, c’est tout le système de santé qui s’enrhume. Et cette fois, le thermomètre politique s’affole. Le Dr Stéphane Germain Iloko Boussengui, président du parti « Arc-en-ciel », a décidé de prescrire une ordonnance peu commune : une plainte en bonne et due forme contre la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale. Motif ? Rupture du service public… et, en filigrane, rupture de confiance.
Dans un pays où l’on cotise parfois plus vite qu’on ne se soigne, l’annonce a fait l’effet d’une piqûre sans anesthésie. Le 10 avril prochain, le tribunal pourrait bien devenir la nouvelle salle de consultation d’un système sanitaire sous perfusion administrative.
Assurance malade ou mal assurée ?
L’accusation est lourde : suspension des prestations dans hôpitaux et pharmacies, pendant que les prélèvements, eux, continuent de tomber avec la régularité d’un métronome fiscal. En clair, une assurance qui encaisse… mais qui n’assure plus. Pour un spécialiste des politiques de santé, le diagnostic est sans appel. « Nous ne sommes plus dans une crise conjoncturelle, mais dans une défaillance structurelle du modèle de couverture universelle. »
Car la CNAMGS, pilier du dispositif social gabonais, repose sur un principe simple : solidarité contre sécurité sanitaire. Mais lorsque la chaîne de remboursement se grippe, c’est toute la promesse républicaine qui se fissure. Et le patient devient, au mieux, un usager débrouillard ; au pire, une statistique silencieuse.
Quand l’État se défausse, le citoyen trébuche
Dans son réquisitoire public, Iloko Boussengui ne s’est pas contenté de viser l’institution. Il élargit le tir : décideurs, gestionnaires, responsables politiques tous ceux qui, « par leur action ou leur inaction », auraient laissé la machine se déliter. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler une vieille maxime du journalisme d’investigation : quand tout le monde est responsable, plus personne ne l’est vraiment. Sauf que cette fois, la facture se paie en soins non délivrés.
Le plus troublant ? Le décalage entre la continuité des prélèvements et l’interruption des prestations. Une situation qui, dans d’autres cieux, aurait déjà déclenché audits indépendants, commissions parlementaires et tempêtes médiatiques. Au Gabon, elle semble s’installer dans une étrange normalité.
Santé publique : le grand trou noir des priorités
Derrière cette affaire, c’est toute la gouvernance sanitaire qui se retrouve sous le microscope. Le modèle gabonais, souvent cité pour son ambition de couverture universelle, montre ici ses limites : dépendance financière, gestion opaque, tensions entre prestataires et payeur public. En termes clairs des hôpitaux qui ne sont plus payés, des pharmacies qui refusent les assurés, des patients pris en étau entre carte valide et soins refusés. Un paradoxe digne d’un théâtre administratif où la carte d’assurance devient un accessoire… sans pouvoir.
Procès annoncé, procès politique en gestation. Mais ne nous y trompons pas : au-delà de la procédure judiciaire, c’est bien un procès politique qui se dessine. En convoquant la notion de « responsabilité politique », le président d’Arc-en-ciel place le débat sur un terrain autrement plus inflammable. « La 5e République ne peut être un slogan creux », prévient-il. Traduction en langage moins diplomatique : à force de promettre la couverture universelle sans en garantir l’effectivité, le pouvoir prend le risque de transformer un acquis social en mirage institutionnel.
Le citoyen, dernier recours du système
Reste l’appel au peuple, lancé comme une ultime alerte : défendre le droit à la santé « dans le respect de la loi ». Une invitation à la mobilisation qui sonne comme un aveu implicite lorsque les mécanismes institutionnels déraillent, il ne reste que la pression citoyenne pour rééquilibrer la balance.
Dans cette affaire, une question persiste, lancinante peut-on encore parler d’assurance maladie quand le malade doit d’abord s’assurer… qu’il sera soigné ? Au Gabon, la réponse pourrait bien se jouer, cette fois, devant les juges. Ou dans la rue. Ou, plus sûrement, dans ce face-à-face désormais inévitable entre promesses publiques et réalités sanitaires.



