Code de la nationalité : sécurisation juridique de la citoyenneté ou outil de contrôle politique ?

À Libreville, certains trient les ordures, d’autres s’attaquent désormais à un chantier autrement plus sensible : le tri des citoyens. Oui, vous avez bien lu. Le nouveau Code de la nationalité, présenté comme une « réforme technique », ressemble furieusement à un manuel de sélection qui reste, qui déplaît, qui pourrait, demain, ne plus exister juridiquement. Dans un pays encore suspendu aux promesses de la transition ouverte après le coup d’État du 30 août 2023 au Gabon, voilà une réforme qui sent moins la refondation que la mise au pas. « Modernisation », disent-ils. « Mise sous condition », traduisent les autres.
Officiellement, le discours est propre, repassé, presque parfumé : « adaptation aux réalités contemporaines », « sécurisation juridique », « souveraineté renforcée ». Officieusement, les langues se délient. « C’est un texte qui ne dit pas son nom : un outil de contrôle politique », lâche un juriste, visiblement fatigué des euphémismes. Un autre, plus direct : « On ne réforme pas la nationalité pour le plaisir. On le fait quand on veut décider qui compte… et qui dérange. »
Fabrique à citoyens jetables
Le cœur du dispositif fait froid dans le dos : la possibilité de retirer la nationalité. Pas suspendre. Pas encadrer. Retirer. Comme on reprend un badge d’accès. Dans les milieux judiciaires, le malaise est palpable : « C’est la porte ouverte à l’arbitraire pur. Aujourd’hui on vise des cas exceptionnels, demain ce sera un opposant un peu trop bruyant. » Même son de cloche du côté d’un diplomate : « Quand l’État peut décider qui appartient à la nation, la citoyenneté devient une faveur. Et une faveur, ça se retire. » Autrement dit : le Gabonais version 2026 pourrait être un citoyen… sous condition de bonne conduite politique.
Lors de sa sortie, Alain-Claude Bilie-By-Nze a dénoncé une « citoyenneté à deux vitesses ». Une formule polie pour désigner une réalité beaucoup plus brutale : certains auront des droits pleins, d’autres des droits sous surveillance. Dans les quartiers, la pilule ne passe pas : « On peut mourir pour le pays, mais pas forcément parler contre lui ? » ironise un jeune diplômé au chômage. Une phrase qui claque comme un résumé du malaise.
Le débat ? Quel débat ?
Mais au fond, pourquoi débattre ? Pourquoi consulter ? Pourquoi expliquer ? Le texte est passé sans véritable discussion nationale, comme une formalité administrative. Un détail, diront certains. Un symptôme, corrigeront d’autres. « On a l’impression qu’on règle une question de citoyenneté comme on attribue un marché public de gré à gré », grince un enseignant.
Rapide, discret, sans appel d’offres démocratique. Une peur qui ne dit pas son nom, dans les milieux associatifs, le mot circule à voix basse : peur. Peur de critiquer. Peur de signer. Peur de parler. « Le danger, ce n’est pas le texte lui-même. C’est ce qu’il permet d’imaginer », confie une responsable d’ONG. Car une fois le principe accepté celui qu’un pouvoir peut retirer la nationalité tout le reste devient une question d’opportunité politique.
Le citoyen, variable d’ajustement
Un journaliste local résume, acide :« Avant, on naissait Gabonais. Maintenant, on pourrait le rester… si on ne dérange pas. » Une évolution subtile, presque élégante sur le papier, mais redoutablement efficace dans la pratique. Et maintenant ? Dans un marché de Libreville, un commerçant tranche, sans détour. « Aujourd’hui c’est eux. Demain, ça peut être nous. » C’est peut-être ça, le vrai sujet. Pas le droit. Pas la technique. Mais la confiance. Car à force de jouer avec la nationalité comme avec un levier politique, on finit par transformer la nation elle-même en terrain glissant. À défaut de savoir gouverner tout le monde, certains pourraient être tentés de réduire le nombre de citoyens. C’est plus simple. Et surtout, beaucoup plus silencieux.



