Passation de témoin ou rupture de compétence ? L’épineuse question du renouvellement des conseillers techniques dans les cabinets ministériels
Chaque remaniement du gouvernement et/ou chaque changement à la tête d’un département ministériel apporte généralement son lot de nouvelles têtes et de collaborateurs sortants. Si l’arrivée d’un nouveau ministre est souvent synonyme de redynamisation de l’action gouvernementale, elle pose cependant, avec gravité d’ailleurs, la question de la mémoire administrative et de la continuité de l’État.

Dans notre très cher pays, où la Ve République naissante prône la rigueur et l’efficacité, une interrogation revient avec insistance dans les couloirs des administrations : comment concilier la liberté du ministre dans le choix de ses collaborateurs avec la nécessité de préserver le savoir-faire technique, gage d’une efficacité organisationnelle ?
Le cadre règlementaire, tel que rappelé lors du Conseil des Ministres du 20 juin 2025, fixe une architecture précise pour les cabinets ministériels. Selon le rang protocolaire, la composition varie : un Ministre d’État peut s’entourer d’un directeur de cabinet et de dix (10) conseillers, tandis qu’un Ministre « simple » dispose d’un directeur de cabinet et de neuf conseillers. C’est sur ce chiffre de neuf (9) que se greffe une véritable problématique de gouvernance.
La règle des 3 et la stabilité des 6
Dans la pratique administrative héritée de l’expérience, une règle tacite mais cruciale tend à réguler les transitions. Sur les neuf (9) conseillers techniques autorisés, trois postes sont généralement considérés comme « politiques » ou stratégiques au sens de la communication directe : le conseiller en communication, le conseiller diplomatique (pour les affaires internationales) et le conseiller juridique. Il est d’usage et presqu’admis que ceux-ci soient immédiatement et systématiquement remplacés par le nouveau ministre, car ils incarnent le discours, la ‘’vision politique et la stratégie médiatique’’ du nouveau chef de département.
Pour les six autres conseillers techniques, ceux qui sont en réalité dans la machine, le constat est tout autre. Ces cadres, souvent des fonctionnaires chevronnés ou des experts techniques, détiennent la substantifique moelle des dossiers. Ils ont la culture du milieu, connaissent l’état d’avancement des projets d’infrastructures, les contentieux en cours avec des partenaires privés, ou les détails complexes des réformes sectorielles. Les remplacer du jour au lendemain, c’est prendre le risque d’un tâtonnement ou d’une paralysie administrative. Cette attitude constitue la cause principale aussi bien des lenteurs que des dysfonctionnements observés ici et là dans l’aboutissement des projets majeurs. Le ministre peut les changer mais en ayant à cœur l’exigence de l’Intérêt général qui doit guider toutes ses actions. Dans les faits, il est regrettable de constater que l’ETHIQUE REPUBLICAINE n’est pas une valeur en partage pour tous les hauts commis de l’Etat qui, pour la majorité, font la migration de tout le village malgré les rappels à l’ordre du Chef de l’Etat.
Une proposition pour une transition en douceur : la cohabitation temporaire
Face aux exigences de performance, une solution pragmatique émerge des réflexions sur la modernisation de l’action publique. Au lieu de changer radicalement tout en dépouillant le ministère de son expertise réelle, pourquoi ne pas systématiser une période de transition en douceur ? Une période au cours de laquelle le passage de témoin pourrait se faire sans brutalité. Car, dans les faits, après ces mutations, le ministère est obligé de reconstituer une expertise qu’il aurait suffi de capitaliser, l’homme étant la première ressource de TOUTE ORGANISATION.
L’idée serait de permettre au nouveau ministre de faire un choix raisonné : remplacer progressivement. Ainsi par exemple, deux des six conseillers techniques « historiques » dans un premier temps tout en conservant quatre en poste. Cette mesure présenterait un double avantage. D’une part, elle garantirait la maîtrise sur des dossiers sensibles ou à un stade critique. D’autre part, elle instaurerait un principe de « passation active ».
Ces quatre conseillers sortants, forts de leur maîtrise des arcanes du ministère, pourraient travailler durant deux à trois mois en binôme avec les potentiels successeurs identifiés par le nouveau ministre. Ce n’est qu’après cette période de rodage, une fois les nouveaux venus pleinement imprégnés de la technicité des dossiers, que les anciens pourraient leur passer la main définitivement.
« Il ne s’agit pas de freiner le changement, mais de l’organiser avec intelligence. Un conseiller technique n’est pas seulement un titre, c’est souvent une mémoire vivante de dossiers qui engagent l’État sur le long terme. Les jeter sans préparation, c’est exposer le ministère à des erreurs coûteuses et à une perte de temps préjudiciable à l’action publique », confie un haut fonctionnaire habitué des passages de témoins ministériels.
La continuité de l’État, un impératif catégorique
Cette approche s’inscrit parfaitement dans la logique de « continuité de l’État » si souvent invoquée. Le 29 décembre 2025, le Président de la République, Chef de l’Etat, Chef du gouvernement, Son Excellence Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA, invitait d’ailleurs les membres du gouvernement sortant à veiller à un « transfert fluide, ordonné et exhaustif des charges ». Si cette injonction vise les ministres eux-mêmes, elle devrait, par ricochet, s’appliquer à leurs cabinets. Bien que choisis discrétionnairement par le ministre, les conseillers sont au service de la nation. Ils ne peuvent donc être choisis simplement parce qu’ils auraient des liens politiques quelconques avec la nouvelle autorité ministérielle.
Alors que le Gabon s’engage dans des réformes structurelles courageuses et donc exigeantes, notamment sur le plan économique et social, la gestion des « affaires courantes » et des « dossiers très sensibles » ne devrait souffrir d’aucune rupture. L’enjeu est de taille : il s’agit de conjuguer la légitime volonté politique de s’entourer de collaborateurs de confiance avec l’impératif régalien d’une administration efficace et performante.
‘’Laisser les conseillers sortants transmettre leur savoir avant d’être effectivement et textuellement remplacés’’ serait bien plus qu’une simple courtoisie républicaine. Ce serait un gage de maturité institutionnelle et la marque d’un État qui, tout en se réformant, refuse de sacrifier sa mémoire technique sur l’autel du changement.



