« La démocratie n’est pas une autorisation administrative de parler » : quand la coalition de l’opposition réprimande le ministre de la Communication
Au Gabon, certains ministres semblent oublier un principe élémentaire : la démocratie n’est pas une autorisation administrative de parler. Le ministre de la Communication et des Médias, Germain Biahodjow, vient de l’apprendre à ses dépens après sa sortie tonitruante du 8 mars visant la Coalition pour la Nouvelle République (CNR) et ses alliés, notamment REAGIR et la plateforme Ensemble pour le Gabon menée par l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze.
Dans une déclaration qui a laissé plus d’un observateur politique perplexe, le ministre s’est lancé dans une leçon de légalité politique, expliquant que pour exister comme parti au Gabon il faut disposer d’au moins trois élus nationaux et un minimum d’élus locaux. En clair : pas d’élus, pas de légitimité pour parler. Une sortie qui, pour beaucoup d’analystes, dépasse largement le simple rappel juridique pour frôler une conception inquiétante de la démocratie.
Quand un ministre confond légalité administrative et liberté politique
Rappelons une évidence que semble avoir oubliée le ministre : la liberté d’expression ne dépend pas du nombre de sièges à l’Assemblée nationale. Dans un État démocratique, tout citoyen peut critiquer la gestion du pays, analyser l’action du gouvernement ou dénoncer les dérives du pouvoir.
Cette liberté ne se négocie ni dans un ministère ni dans une conférence de presse. En insinuant que des acteurs politiques devraient presque se taire faute d’élus, Germain Biahodjow donne l’impression d’endosser le rôle d’un gendarme de la parole politique, distribuant implicitement des certificats de légitimité démocratique. Un rôle qui, dans une démocratie, n’appartient à aucun ministre.
Le zèle politique d’un ministre en quête de loyauté
Dans les coulisses politiques de Libreville, la sortie du ministre fait déjà sourire certains observateurs. Plusieurs sources proches du milieu politique estiment que Germain Biahodjow fait tout simplement du zèle, cherchant à afficher une fidélité irréprochable au pouvoir dirigé par le président Brice Clotaire Oligui Nguema.
Mais ce zèle politique pourrait bien produire l’effet inverse de celui recherché : donner l’image d’un gouvernement nerveux face à la critique. Or, dans une démocratie solide, la critique ne se redoute pas, elle se combat par les arguments et les résultats.
Le vieux logiciel du parti unique
Plus inquiétant encore, certains analystes voient dans cette sortie les relents d’un vieux logiciel politique : celui du parti unique, où la parole publique était soigneusement filtrée et où seuls les acteurs reconnus par le pouvoir pouvaient s’exprimer.
Ce réflexe autoritaire est d’autant plus paradoxal que le Gabon affirme aujourd’hui vouloir tourner la page de certaines pratiques héritées de l’ancien système. Car si la politique actuelle promet une refondation institutionnelle, elle ne peut pas se permettre de réactiver les vieux réflexes de contrôle du débat public.
L’ironie d’un parcours politique mouvementé
Mais l’ironie de cette affaire réside aussi dans le parcours politique du ministre lui-même. Car avant de se draper aujourd’hui dans les habits de défenseur de la légalité politique, Germain Biahodjow a longtemps navigué dans les eaux agitées du système politique dominé par l’ancien président Ali Bongo Ondimba.
Aujourd’hui membre de l’Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB), formation qui soutient le président de la République, il incarne pour certains critiques une conversion politique rapide, après plusieurs revers dans l’ancien appareil partisan. D’où cette question, que certains analystes posent sans détour : le ministre parle-t-il en juriste de la République ou en militant zélé d’un nouveau camp politique ?
La démocratie ne se distribue pas au compte-gouttes, dans toute démocratie mature, le pouvoir accepte d’être critiqué. Il accepte même d’être contesté par des acteurs qui ne détiennent ni mandat électif ni appareil partisan puissant. Car la légitimité politique ne se réduit pas à la détention d’un siège parlementaire. La société civile, les intellectuels, les militants, les simples citoyens participent eux aussi à la construction du débat public. Vouloir réduire ce débat à une question de statistiques électorales reviendrait à transformer la démocratie en club fermé réservé aux élus.
Un avertissement politique
La sortie de Germain Biahodjow constitue donc un signal préoccupant : celui d’une tentation de verrouiller le débat politique au moment même où le pays affirme vouloir ouvrir une nouvelle page démocratique. Or, l’histoire politique est claire : les gouvernements qui cherchent à contrôler la parole publique finissent toujours par renforcer la contestation qu’ils voulaient étouffer.
La démocratie gabonaise ne sera pas jugée sur le nombre de conférences de presse ministérielles. Elle sera jugée sur une question simple : les Gabonais peuvent-ils parler librement de la gestion de leur pays, oui ou non ? Et sur ce terrain, aucun ministre fût-il chargé de la communication ne peut distribuer les permis de parole politique.
En voulant rappeler la loi aux opposants, Germain Biahodjow a peut-être oublié une vérité fondamentale : la loi encadre les partis, mais la liberté protège la parole. Et dans une démocratie réelle, la parole politique n’appartient ni au gouvernement ni à un ministre elle appartient au peuple.


