Suicide de l’élève Steeven Mombo : quand l’école gabonaise fait face au tabou de la santé mentale
Lundi noir au Lycée national Léon-Mba. Une scène insoutenable, filmée par des téléphones tremblants et aussitôt disséminée sur les réseaux sociaux : Steeven Mombo, élève de Première scientifique, debout sur la passerelle de son établissement, regarde le vide. Quelques secondes d’hésitation, un signe de croix, puis le saut. Quatre mètres plus bas, une vie bascule. Transporté d’urgence vers une structure hospitalière, le jeune homme succombera à ses blessures. Il avait une vingtaine d’années. Et, comme beaucoup de jeunes de son âge, un sac invisible rempli de peurs, de pressions et de silences.
Car derrière ce drame spectaculaire, il y a une question qui dérange : comment un élève peut-il mourir ainsi, au milieu d’un établissement scolaire, sous les yeux de dizaines de personnes, sans que personne n’ait vu venir l’abîme ?
Une procédure disciplinaire qui tourne au drame
Selon plusieurs témoignages concordants, la matinée avait commencé par une réunion convoquée par le proviseur. Plusieurs élèves, accompagnés de leurs parents, devaient répondre à des accusations de détention et de vente de stupéfiants dans l’établissement. Après cette rencontre, le jeune homme aurait quitté les lieux visiblement perturbé. Certains évoquent la peur d’une arrestation par les forces de sécurité scolaire ou judiciaire. D’autres parlent d’un sentiment d’humiliation.
Officiellement, l’administration reste prudente. « Steeven était engagé dans une procédure disciplinaire, » confie sobrement un responsable de la vie scolaire. Une phrase administrative. Froide. Presque banale. Mais derrière ces mots se cachait peut-être un jeune homme au bord de la rupture.
« Il parlait souvent de suicide »
Dans la cour du lycée, les camarades de classe cherchent encore à comprendre. L’un d’eux raconte une confidence troublante. « L’année dernière déjà, il me disait qu’il avait des problèmes familiaux et scolaires. Il parlait parfois de suicide. »
Une phrase qui glace le sang. Car si ce témoignage est exact, il signifie une chose simple : les signaux existaient. Et personne ne les a vraiment entendus. L’école gabonaise face au tabou de la santé mentale, pour un journaliste spécialisé dans les questions éducatives et la psychologie scolaire, cette tragédie dépasse largement le cas individuel de Steeven Mombo.
Elle révèle un malaise plus profond.
Au Gabon, la santé mentale des élèves reste un sujet marginal. Dans la majorité des établissements secondaires, il n’existe ni psychologue scolaire permanent, ni cellule d’écoute structurée. Les élèves accumulent les pressions : pression familiale, pression scolaire, pression sociale, parfois pauvreté ou conflits domestiques. Et lorsque tout explose, la société découvre soudain un drame qu’elle n’a jamais voulu regarder en face.
Dans les lycées gabonais, on parle volontiers de discipline, de résultats, de sanctions. Mais rarement de détresse psychologique. Une scène qui hante, déjà les réseaux sociaux. Pendant près de trente minutes, enseignants, élèves, riverains et forces de sécurité ont tenté d’empêcher l’irréparable. En vain.
Un camarade raconte la scène avec une voix encore brisée : « On criait pour qu’il descende. On lui disait qu’il n’était pas seul. Mais il ne répondait presque pas. On a compris qu’il avait déjà pris sa décision. » Ce moment tragique, capté par plusieurs téléphones, circule désormais sur les réseaux sociaux, amplifiant le traumatisme collectif. Comme souvent dans ces drames modernes, la tragédie devient virale avant même d’être comprise.
Quand la société préfère détourner le regard
Dans l’esprit critique du Canard Enchaîné, une question s’impose : la société gabonaise est-elle prête à regarder ses propres responsabilités ? Car il est toujours plus simple d’incriminer : la drogue, la jeunesse, les réseaux sociaux, ou la « mauvaise fréquentation ».
Mais il est beaucoup plus difficile de poser les vraies questions : Pourquoi les établissements scolaires ne disposent-ils pas de véritables services de soutien psychologique ? Pourquoi les élèves en détresse sont-ils souvent repérés trop tard ? Pourquoi la parole sur la souffrance mentale reste-t-elle encore un tabou social ?
Une jeunesse sous pression
La mort de Steeven Mombo rappelle une vérité que beaucoup préfèrent ignorer : la jeunesse gabonaise vit sous une pression immense. Pression de réussir. Pression d’obéir. Pression de ne jamais montrer ses faiblesses. Dans un tel environnement, certains jeunes finissent par croire qu’un échec, une accusation ou une humiliation publique peuvent signifier la fin de tout. Alors que, pour un adulte formé à la psychologie, ce n’est qu’un moment difficile.
Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances exactes du drame. Mais au-delà de la procédure judiciaire, c’est toute une société qui se retrouve face à un miroir dérangeant. Le suicide d’un élève au cœur du plus grand lycée du pays n’est pas seulement un fait divers. C’est un signal d’alarme. La disparition de Steeven Mombo oblige désormais le Gabon à se poser une question fondamentale : Combien de jeunes souffrent encore en silence dans nos écoles ? Et surtout : combien faudra-t-il encore de tragédies pour que la santé mentale des élèves devienne enfin une priorité nationale ?



