Blackout numérique : pour tuer « des moustiques », Oligui a décidé d’incendier toute la maison Gabon

Il se raconterait, à voix basse mais persistante, que la suspension brutale des réseaux sociaux au Gabon aurait surpris jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Une décision tombée du ciel, prise par une autorité administrative éclairée, sans que le Président de la République, Chef du Gouvernement, incarnation suprême de l’État, n’en soit informé. À ce niveau d’audace narrative, on ne parlerait plus de communication officielle, mais de science-fiction institutionnelle.
Car enfin, faudrait-il croire qu’un organe technique, certes doté d’une indépendance théorique, serait capable de débrancher le pays du monde sans même glisser un Post-it sur le bureau présidentiel ? Faudrait-il imaginer un État où la main droite ignore si profondément ce que fait la main gauche que la coupure d’Internet devient un simple fait divers administratif ? L’hypothèse ferait sourire si elle ne révélait pas un malaise démocratique aussi profond.
La mobilisation express des porte-paroles sur les grandes chaînes internationales aurait pourtant donné l’illusion d’un pouvoir parfaitement informé, parfaitement coordonné, parfaitement décidé à défendre l’indéfendable. Interviews calibrées, langage aseptisé, éléments de langage récités comme un chapelet : tout laisserait penser que la décision aurait été anticipée, assumée, préparée. Mais officiellement, non : personne n’aurait rien su. Le blackout serait donc tombé comme une météorite bureaucratique.
L’argumentaire avancé frôlerait parfois l’indécence intellectuelle. Il s’agirait, dit-on, de lutter contre la prolifération de la haine, de la diffamation et des fausses informations. Noble combat. Sauf que la sanction, massive et aveugle, aurait frappé indistinctement journalistes, entrepreneurs, commerçants, étudiants, artistes, ONG, PME et simples citoyens. Comme si, pour tuer un moustique, on incendiait la maison entière.
Pire encore : la croisade viserait prioritairement Meta, accusé de laxisme. Pourtant, YouTube et TikTok, parfaitement étrangers à cet empire numérique, auraient été happés par la même lame. Une incohérence si grossière qu’elle ferait douter non seulement de la compétence technique des décideurs, mais aussi de la sincérité même du discours officiel. À ce stade, l’erreur ne serait plus une maladresse : elle deviendrait un aveu.
Dans les cercles du numérique, on murmurerait que cette coupure relèverait moins d’une stratégie de régulation que d’une opération de musellement déguisée. Les réseaux sociaux, devenus l’espace privilégié du débat public, dérangeraient. Trop bruyants. Trop libres. Trop incontrôlables. Trop révélateurs. Alors on aurait choisi la méthode forte : fermer, couper, étouffer. L’arme absolue du pouvoir en panne d’arguments.
Ironie cruelle : ce verrouillage numérique surviendrait précisément au moment où les autorités vantent la transformation digitale, l’économie créative, l’innovation, l’entrepreneuriat et l’attractivité internationale. En clair, on promettrait un eldorado numérique tout en dynamitant ses fondations. Startups asphyxiées, commerçants ruinés, créateurs réduits au silence, médias digitaux paralysés : le progrès version blackout.
Dans les milieux diplomatiques et économiques, l’inquiétude serait palpable. Quel investisseur sérieux placerait ses capitaux dans un pays où une simple décision administrative peut suspendre, sans préavis, l’activité d’un pan entier de l’économie ? Quel entrepreneur bâtirait un projet numérique durable dans un environnement où l’arbitraire devient la norme et l’improvisation une méthode de gouvernance ?
Mais le plus inquiétant resterait ailleurs : dans cette banalisation progressive de l’exception. Car à force de justifier l’injustifiable au nom de la sécurité numérique, on finirait par transformer la censure en outil ordinaire de gouvernement. Le danger ne serait plus technique, mais politique. Et, à terme, démocratique.
En tentant de faire taire les réseaux sociaux, le pouvoir aurait peut-être oublié une règle élémentaire : dans l’ère numérique, le silence imposé produit toujours plus de bruit. Plus on coupe, plus la rumeur enfle. Plus on verrouille, plus la défiance s’installe.
Et si, au final, cette opération censée rétablir l’ordre public ne faisait qu’exposer, brutalement, la fragilité d’un pouvoir terrifié par la parole libre ?




