Politique

La cybercriminalité comme alibi commode d’un autoritarisme numérique

Au Gabon, la suspension des réseaux sociaux ne relève plus de la régulation numérique : elle s’apparente désormais à une thérapie autoritaire destinée à un peuple que ses dirigeants jugent manifestement trop immature pour manier un smartphone sans surveillance parentale.

Sous couvert de lutte contre la cybercriminalité et les fake news, le pouvoir a donc opté pour la solution la plus primitive : couper tout le courant intellectuel pour éteindre quelques étincelles critiques.

Car au royaume de la communication bancale, on ne soigne pas la rumeur, on décapite la parole. On ne combat pas la désinformation, on bâillonne la conversation. On ne protège pas les citoyens, on les infantilise.

 

Officiellement, la décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC) vise à enrayer la prolifération de contenus haineux et diffamatoires. Une justification passe-partout, recyclée à chaque épisode de crispation politique, comme si la cybercriminalité n’existait que lorsque la critique devient trop bruyante.

 

Car enfin, si l’État gabonais s’était réellement soucié de lutter contre la cybercriminalité, il aurait investi depuis longtemps dans, des unités spécialisées, des outils de traçabilité numérique, une cyberpolice opérationnelle, une justice technologique et une coopération sérieuse avec les plateformes.

Mais non. À défaut de compétence technique, on brandit la massue administrative. La coupure devient la politique publique du pauvre. Résultat : des millions de citoyens traités comme des enfants turbulents à qui l’on retire la tablette pour punir les bavardages.

 

Quand la communication présidentielle devient une comédie de l’absurde

Interrogé sur RFI, Théophane Nzame-Nze Biyoghe a livré un exercice d’équilibrisme verbal digne d’un funambule sous sédatifs : beaucoup de mots, aucune clarté, zéro précision. Ni durée de suspension, ni critères objectifs de rétablissement, ni mécanismes alternatifs d’accès à l’information.

Sur TV5 Monde, la porte-parole adjointe Jennyfer Mélodie Sambat a tenté de sauver les meubles avec un discours aussi flou qu’une connexion 2G sous orage. Là encore, aucun chiffre, aucune étude, aucun fondement technique. Seulement des slogans sécuritaires et une invocation mystique de la stabilité nationale.

 

À les écouter, on croirait que Facebook est devenu une organisation terroriste et que WhatsApp complote dans l’ombre pour renverser la République. Pour les professionnels du numérique, ces prestations médiatiques ont confirmé une évidence : le pouvoir parle d’un univers qu’il ne comprend pas, avec une assurance qui confine à l’arrogance.

 

Une économie numérique sacrifiée sur l’autel du contrôle politique

Derrière ce blackout, ce sont des milliers de jeunes entrepreneurs, commerçants, freelances, enseignants en ligne, créateurs de contenus et journalistes web qui voient leur activité brutalement étouffée.

 

Mais à Libreville, l’économie numérique semble n’être qu’un concept décoratif dans les discours officiels. Lorsqu’elle dérange, on l’éteint. Lorsqu’elle sert la propagande, on la rallume. Le message est limpide : le numérique est toléré tant qu’il applaudit, jamais lorsqu’il questionne.

 

VPN : quand l’État fabrique ses propres hors-la-loi

 

Dans ce théâtre kafkaïen, la population se rue sur les VPN. Ironie suprême : pour suivre les communiqués de leur propre gouvernement, les Gabonais doivent désormais contourner la loi. L’État fabrique ainsi une cyber-dissidence de masse, transformant le citoyen ordinaire en délinquant numérique par nécessité civique. Une pédagogie inversée du droit : on interdit, on contourne, on banalise l’illégalité.

Et pendant ce temps, les autorités continuent de publier frénétiquement sur les plateformes qu’elles ont bannies. Comme si la schizophrénie numérique était devenue doctrine gouvernementale.

 

La vérité crue : ce pouvoir a peur de la parole libre

Ne tournons plus autour du pot : ce blackout n’a rien à voir avec la cybercriminalité. Il s’agit d’un acte politique de contrôle de l’opinion.

 

Ce que redoute le pouvoir, ce ne sont pas les arnaques numériques. Mais, les vidéos virales incontrôlables, les dénonciations citoyennes, les débats spontanés et la critique instantanée, la mémoire numérique collective. En clair, ce qui gêne, ce n’est pas le mensonge. C’est la vérité incontrôlée.

 

Gouverner des citoyens ou surveiller des mineurs ?

En suspendant les réseaux sociaux, l’État gabonais n’a pas protégé la société. Il a simplement officialisé sa méfiance viscérale envers l’intelligence collective.

Ce pouvoir ne gouverne plus il surveille. Il n’explique plus il ordonne, il ne convainc plus il censure. Mais l’histoire est formelle on peut suspendre Internet, jamais la conscience d’un peuple. Et dans cette farce tragique, le plus grand risque pour le régime n’est pas la cybercriminalité, mais l’éveil politique qu’il tente désespérément de retarder.

 

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