Sous le règne d’Oligui : Le débat public est désormais perçu comme un facteur de déstabilisation
Au Gabon, le débat public est devenu une espèce protégée. On l’observe de loin, on l’évoque avec nostalgie, mais surtout, on évite soigneusement de le pratiquer. La démocratie, elle, continue d’exister… sur le papier. Dans la vraie vie, elle se contente de respirer sous assistance, branchée à la perfusion du discours officiel.
Ici, tout va bien. Toujours. À en croire les porte-voix du pouvoir, le pays serait même entré dans une ère de prospérité radieuse. Certes, les ménages suffoquent, les prix flambent, les grèves se multiplient, les hôpitaux bricolent, les écoles ferment, mais qu’importe : le narratif, lui, est en pleine forme.
L’art consommé de regarder ailleurs
La politique de l’autruche est désormais élevée au rang de doctrine nationale. Pendant que la réalité sociale s’enfonce, une armée de communicants, chroniqueurs complaisants et influenceurs institutionnels s’emploie à repeindre le pays aux couleurs de l’optimisme obligatoire.
Tout est succès. Tout est avancée. Tout est historique. Même l’échec est présenté comme une victoire en gestation. Une gymnastique intellectuelle digne des plus grands illusionnistes. Dans cette République du déni, la vérité devient un produit de contrebande, réservé aux réseaux sociaux, aux conversations de taxis et aux soupirs résignés des marchés populaires.
Quand parler devient suspect
Débattre ? Un luxe inutile. Contredire ? Une hérésie politique. Questionner ? Un acte de subversion. Le débat public, pilier fondamental de toute démocratie digne de ce nom, est désormais perçu comme un facteur de déstabilisation. On préfère la tranquillité des plateaux sans contradiction, les interviews sans questions, les discours sans réplique. Bref, une démocratie sans citoyens, mais avec des spectateurs dociles.
À force de confondre stabilité et immobilisme, unité nationale et unanimisme forcé, le pays glisse lentement vers une gouvernance sous cloche, où la contestation est tolérée à dose homéopathique, juste assez pour sauver les apparences.
Une économie en apnée, une société sous pression
Pendant ce temps, la situation socio-économique poursuit sa lente descente. La vie chère étrangle les familles, les jeunes errent entre chômage et débrouillardise, les fonctionnaires attendent des rappels qui ne viennent pas, les entreprises suffoquent sous le poids de la fiscalité et des retards de paiement.
Les hôpitaux manquent de tout, sauf de patients. Les écoles manquent de professeurs, sauf quand il s’agit de faire grève. Les pharmacies refusent les ordonnances publiques. Le pétrole gronde. Les enseignants protestent. Les syndicats menacent. Et le peuple encaisse. Mais rassurez-vous : tout va mieux que jamais.
Le théâtre de l’optimisme officiel
Le paradoxe gabonais est là : plus la situation se dégrade, plus les discours s’illuminent. Plus la colère monte, plus la communication s’emballe. Plus le malaise social s’enracine, plus l’autosatisfaction devient hystérique.
Ce n’est plus de la gouvernance, c’est du storytelling politique. On gouverne à coups de slogans, de hashtags, de photos officielles et de communiqués triomphants. L’action publique se transforme en spectacle permanent, où l’on célèbre davantage l’annonce que le résultat.
Une démocratie en trompe-l’œil
La démocratie ne se mesure pas au nombre de conférences de presse, mais à la liberté réelle de critiquer. Elle ne se jauge pas au volume des discours, mais à la qualité du débat. Elle ne se proclame pas, elle se pratique.
Or, au Gabon, elle est devenue une décoration institutionnelle : belle en façade, creuse en profondeur. À force de bâillonner la contradiction, de marginaliser la critique et de diaboliser l’opposition, le pouvoir fabrique une stabilité artificielle, aussi fragile qu’un mirage sous le soleil équatorial.
Quand le silence prépare la tempête
L’histoire politique africaine est pourtant limpide : les peuples supportent longtemps, mais ils n’encaissent jamais éternellement. Le silence imposé ne produit pas la paix. Il accumule la colère. Il compresse les frustrations. Il condense les rancœurs. Et quand la soupape saute, il est déjà trop tard pour dialoguer.
Le Gabon semble aujourd’hui avancer les yeux bandés vers ce mur invisible, convaincu que l’optimisme officiel suffira à le dissoudre. Mauvais calcul. Car aucune communication, aussi brillante soit-elle, ne remplace la justice sociale. Et aucun régime n’a jamais survécu durablement au mépris du réel.



