Camélia Ntoutoume-Leclerq : quand la parole ministérielle sombre dans l’approximation, la confusion et l’autosatisfaction prématurée
L’intervention de la ministre d’État en charge de l’Éducation nationale, Camélia Ntoutoume-Leclerq, sur Gabon 24 restera dans les annales syndicales comme l’un des exercices de communication politique les plus déconnectés de la réalité du terrain.
Un moment de télévision où la parole ministérielle a sombré dans l’approximation, la confusion et l’autosatisfaction prématurée, déclenchant l’ire quasi unanime des leaders syndicaux enseignants. Pour beaucoup d’observateurs avertis du système éducatif, ce fut moins une présentation de réformes qu’un festival d’improvisation bureaucratique.
Une ministre manifestement dépassée par la machine éducative
« Elle ne maîtrise ni l’architecture administrative du ministère, ni la cartographie réelle des problèmes », tranche un haut responsable syndical, amer. Selon plusieurs sources internes, la ministre découvrirait encore le fonctionnement réel de son département, s’appuyant lourdement sur des notes techniques souvent mal consolidées, parfois contradictoires, et souvent embellies.
Résultat : une communication publique truffée d’incohérences, de chiffres flous et de promesses impossibles à tenir dans les délais annoncés. « Elle parle comme une ministre qui n’a jamais mis les pieds durablement dans une salle de classe publique », lâche un syndicaliste du secondaire.
Les chiffres qui fâchent : quand l’aveu devient preuve d’échec
Annoncer fièrement que seuls 6 576 dossiers ont été traités sur 27 000 agents, relève, selon les syndicats, non pas du progrès, mais de l’aveu d’un naufrage administratif abyssal. À ce rythme, il faudrait près de quatre années pour régulariser les situations en souffrance, si aucune accélération drastique n’est engagée.
Pire : des dossiers bloqués depuis 2010, 2012, parfois même 2008, continuent de dormir dans les tiroirs ministériels, pendant que des enseignants survivent sous présalaire, sans avancement, sans titularisation, sans visibilité professionnelle.
Commission tripartite : le cercueil administratif des urgences sociales
La création d’une nouvelle commission tripartite a suscité un éclat de rire amer chez les syndicats. « Quand un problème devient trop brûlant, l’État gabonais crée une commission pour l’enterrer proprement », raille un responsable syndical. Dans les faits, ces commissions servent souvent de zones tampons, où les revendications s’enlisent, se diluent et finissent par mourir de vieillesse bureaucratique. Le calendrier scolaire « miracle », une fuite en avant pédagogique dangereuse.
Le nouveau calendrier de 35 semaines est qualifié par plusieurs experts de bricolage pédagogique à haut risque. Supprimer les vacances de Pâques, rallonger l’année jusqu’au 31 juillet, condenser les apprentissages : tout cela revient à transformer l’école gabonaise en usine à bachotage accéléré.
« On sacrifie la qualité de la formation sur l’autel de la communication politique », dénoncent les syndicats. Cette course contre la montre épuise les enseignants, démotive les élèves et accentue les inégalités scolaires, notamment dans les zones rurales déjà fragilisées.
Digitalisation : le fantasme technocratique face à la réalité électrique
L’annonce du déploiement de 500 écrans intelligents a provoqué un fou rire nerveux dans plusieurs établissements. Dans certaines provinces, l’électricité est intermittente, l’internet quasi inexistant, et les salles de classe dépourvues de mobilier basique.
« On va installer des écrans dans des écoles sans toits étanches. C’est du cinéma administratif », ironise un enseignant. Pour les syndicats, cette digitalisation sert avant tout de vitrine internationale, destinée à séduire les bailleurs, sans résoudre les fondamentaux : enseignants, salaires, salles, manuels.
Une colère syndicale proche de l’embrasement
Dans les milieux syndicaux, la sortie médiatique de la ministre a produit l’effet inverse de celui recherché : elle a ravivé la colère. Plusieurs centrales évoquent désormais une radicalisation du mouvement social, estimant que le pouvoir préfère la communication à la négociation réelle. « Le gouvernement joue avec le feu. L’école gabonaise est une poudrière sociale », avertit un leader syndical.
Comme pour sanctuariser son propos, la ministre invoque la supervision du président Brice Clotaire Oligui Nguema, présenté comme garant moral des réformes. Mais pour les syndicats, ce recours systématique à l’ombre présidentielle révèle surtout l’incapacité du ministère à imposer ses propres réformes.
« Quand on brandit le Président, c’est souvent qu’on a perdu l’autorité technique », glisse un cadre enseignant. L’école gabonaise prise en otage par la politique spectacle Le constat est implacable, l’école gabonaise n’est plus gouvernée, elle est mise en scène.
Entre plateaux télé, chiffres enjolivés, calendriers bricolés et commissions anesthésiantes, le système éducatif est devenu un théâtre de communication permanente. Pendant ce temps, les enseignants sombrent dans la précarité, les élèves dans l’improvisation, et les parents dans le désespoir.
100 jours ou 100 illusions de plus ?
Le compte à rebours est lancé. Mais dans les salles de classe délabrées, personne ne croit sérieusement à ce miracle administratif annoncé. Car au Gabon, les promesses éducatives ont une fâcheuse tendance à s’évaporer plus vite que la craie sur les tableaux fissurés. Et à ce rythme, les 100 jours pourraient bien s’ajouter à la longue liste des occasions manquées.


