Politique

Black-out numérique au Gabon : la démocratie ne se gouverne pas en mode avion

Le Gabon vient d’entrer dans l’ère de la gouvernance par l’interrupteur. Face à la parole libre, à la critique, au débat et à l’effervescence citoyenne, l’État a choisi la méthode la plus primitive du pouvoir inquiet : couper. Couper les réseaux sociaux, couper les voix, couper les flux, couper la respiration démocratique.

Dans une République qui se voulait nouvelle, la Haute Autorité de la Communication (HAC) vient d’offrir au pays une vieille recette autoritaire, aussi poussiéreuse qu’inefficace : le blackout comme politique publique.

 

Fake news : le paravent commode de la censure

Officiellement, il s’agit de lutter contre les fake news, la haine, la diffamation et le cyberharcèlement. Noble cause, certes. Mais derrière cette rhétorique morale se cache une vérité moins reluisante : l’incapacité chronique de l’État à gérer une parole publique devenue incontrôlable.

Car enfin, si l’on suspendait chaque outil sous prétexte qu’il peut être mal utilisé, il faudrait interdire les téléphones, fermer les imprimeries et bâillonner les bouches. Les fake news ne tombent pas du ciel numérique. Elles prospèrent dans les zones d’ombre, les silences institutionnels, les dénis officiels et l’absence d’information crédible. En clair moins l’État parle vrai, plus la rumeur parle fort.

 

La HAC : régulateur ou disjoncteur national ?

En appuyant sur le bouton OFF, la HAC n’a pas régulé. Elle a paniqué. Elle a choisi la facilité autoritaire plutôt que la complexité démocratique. Car réguler, c’est identifier les contrevenants, enquêter, sanctionner individuellement, coopérer avec les plateformes, renforcer le cadre légal et éduquer les citoyens. Suspendre, c’est admettre son impuissance. C’est gouverner par la panne. La HAC se transforme ainsi en disjoncteur national, coupant le courant dès que la tension sociale dépasse le seuil de tolérance politique.

 

Quand les médias traditionnels se taisent, la rue numérique crie

Le pouvoir feint de découvrir la centralité des réseaux sociaux. Or, si les Gabonais s’y sont massivement réfugiés, c’est parce que les médias traditionnels ont déserté leur mission première : informer, débattre, questionner, confronter.

Télévisions publiques verrouillées, radios prudentes jusqu’à la paralysie, presse écrite exsangue, débats contradictoires quasi inexistants : le paysage médiatique classique ressemble davantage à une chambre d’écho institutionnelle qu’à un espace démocratique. Résultat mécanique le peuple migre là où la parole circule encore. Les réseaux sociaux ne sont pas devenus puissants par complot, mais par abandon.

Punition collective, lâcheté politique

En suspendant l’ensemble des plateformes, l’État applique une logique archaïque : punir la foule pour discipliner quelques individus. C’est la justice du filet de pêche on capture tout, on triera après. Sauf qu’ici, on ne trie jamais. Des milliers d’entrepreneurs numériques asphyxiés. Des médias en ligne réduits au silence. Des étudiants coupés de leurs ressources pédagogiques. Des ONG paralysées.

Une jeunesse bâillonnée. Pendant ce temps, les véritables manipulateurs migrent vers des réseaux privés, cryptés, clandestins. L’État coupe la vitrine, mais laisse prospérer l’arrière-boutique, une République qui craint sa propre population

Car c’est bien de cela qu’il s’agit une peur politique de la parole citoyenne. Ce n’est pas la fake news que redoute réellement le pouvoir. C’est la critique. Ce n’est pas le désordre numérique qui inquiète. C’est la contestation. Ce n’est pas la haine qui dérange. C’est la vérité non autorisée. Suspendre les réseaux sociaux, c’est reconnaître implicitement que le pouvoir ne maîtrise plus le récit national.

 

 

Une démocratie moderne ne se construit pas dans le silence imposé, mais dans le vacarme organisé du débat. Elle n’avance pas en bâillonnant, mais en encadrant. Elle ne progresse pas en censurant, mais en responsabilisant. À force d’étouffer la parole, on fabrique de la colère. À force de fermer les espaces d’expression, on ouvre les chemins de la radicalisation.

Eteindre les écrans n’éteint pas les consciences, le pouvoir peut bien suspendre Facebook, X, TikTok et WhatsApp. Il ne suspendra ni la pensée, ni la colère sociale, ni l’aspiration démocratique. L’histoire politique est formelle, les régimes qui débranchent finissent toujours par être court-circuités. Car une société qu’on empêche de parler apprend tôt ou tard à crier.

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