Politique

Arsène Nkoghe Nze, itinéraire d’un donneur de leçons devenu justiciable ordinaire

Il y a des chutes discrètes. Et puis il y a celles qui font du bruit. Beaucoup de bruit. Ce 19 février, le Tribunal de première instance de Libreville offre au public un spectacle rare : celui d’un ancien ministre délégué à la Justice, garde des Sceaux et à l’Intérieur, aujourd’hui traîné devant les juges pour outrage à magistrat, injures publiques et violences. Le prévenu principal se nomme Arsène Édouard Nkoghe Nze. Un nom qui, dans les couloirs du pouvoir comme dans ceux des tribunaux, évoque moins la vertu que l’odeur persistante du soufre.

Autrefois perché dans les hauteurs feutrées de l’appareil d’État, le voilà brutalement redescendu au niveau du commun des mortels. Costume sombre, visage fermé, discours soudain prudent : l’arrogance ministérielle a laissé place au silence inquiet du justiciable.

 

Du militant zélé au baron local : la fabrique d’un petit monarque

Ancien pilier de l’AJEV, usine à fabriquer des carrières politiques express, Arsène Nkoghe Nze s’est bâti une trajectoire typiquement gabonaise : loyauté militante, rhétorique enflammée, ascension éclair, puis installation durable dans le confort du pouvoir local.

Maire du 4ᵉ arrondissement de Libreville, ministre délégué, notable municipal omniprésent : l’homme régnait sur son fief comme un préfet politique, distribuant promesses, menaces et faveurs avec un sens consommé de la mise en scène. Mais derrière la posture martiale se cachait un parcours jalonné de zones d’ombre, de soupçons récurrents et de murmures persistants sur des pratiques peu compatibles avec la morale publique.

 

Malversations chroniques et mémoire sélective

Dans l’entourage même de Arsène Édouard Nkoghe Nze, on chuchote parfois à voix haute que son nom apparaît régulièrement dans les dossiers de malversations financières. Des dossiers qui, curieusement, ont souvent tendance à s’évaporer à mesure que les responsabilités politiques augmentent.

En 2019, lors de la très médiatisée Opération Scorpion, vaste purge anticorruption aux allures de tribunal révolutionnaire, l’ancien ministre aurait effectué un séjour express mais réel à la prison centrale de Libreville. Un épisode que l’intéressé qualifie pudiquement de « malentendu administratif », pendant que ses détracteurs parlent plutôt d’un rappel à l’ordre sévère, vite étouffé par les réseaux politiques. Dans ce pays, la mémoire institutionnelle est parfois aussi courte que les mandats sont longs.

 

L’ancien patron de la justice contre la justice elle-même

L’ironie frôle ici l’indécence celui qui fut chargé de protéger les magistrats et de défendre l’autorité judiciaire se retrouve poursuivi pour avoir piétiné cette même autorité, en humiliant publiquement un magistrat hors hiérarchie, Élie Nazaire Obiang Bekale.

Des vidéos virales montrent un déferlement d’invectives, d’accusations et de menaces à peine voilées, dans une atmosphère où la rage politique tient lieu de preuve judiciaire. La scène rappelle davantage un tribunal populaire improvisé qu’un débat démocratique. Le message envoyé est glaçant : quand un ancien ministre se permet de vociférer contre un magistrat, c’est toute la hiérarchie institutionnelle qui vacille.

Le pouvoir comme permis d’insulter

Dans l’univers politique gabonais, certains semblent avoir intégré une règle tacite : plus on a occupé de hautes fonctions, plus on se croit autorisé à piétiner les règles communes. Arsène Nkoghe Nze incarne cette dérive avec une troublante constance, arrogance administrative, brutalité verbale et mépris de la procédure, instrumentalisation de la rue et des réseaux sociaux. Le tout emballé dans un discours populiste prétendant défendre la “vérité électorale”, alors qu’il s’agit surtout de conserver un pouvoir local chèrement acquis, le syndrome du pyromane judiciaire

L’homme qui autrefois expliquait doctement les subtilités du droit pénal se comporte désormais comme un pyromane institutionnel, allumant des incendies verbaux dans un climat post-électoral déjà saturé d’électricité. Ce procès révèle une pathologie politique bien connue : le refus de la défaite, la paranoïa du complot, et la tentation permanente de la violence symbolique quand les urnes ne disent pas ce que l’on voulait entendre.

 

Quand la justice rappelle brutalement à l’ordre

Mais cette fois, le scénario est différent. La justice a décidé de ne plus détourner le regard. La citation directe, procédure rapide et frontale, marque une volonté claire : juger, vite et publiquement. Le symbole est fort, l’ancien ministre n’est plus intouchable. Il n’est plus protégé par ses anciens portefeuilles. Il est désormais un prévenu comme les autres, une leçon pour toute la classe politique

Ce procès dépasse largement la personne d’Arsène Nkoghe Nze. Il sonne comme un avertissement cinglant à une classe politique trop longtemps habituée à l’impunité, la fonction ne protège plus le titre ne sanctifie plus. L’ancienneté ne blanchit plus. Dans un pays où la justice a souvent été soupçonnée de complaisance, cette affaire pourrait marquer un tournant symbolique : la fin progressive du règne des intouchables.

 

L’heure de la reddition des comptes

Pour Arsène Édouard Nkoghe Nze, l’audience du 19 février n’est pas seulement un procès pénal. C’est un procès politique, moral et symbolique. L’ancien ministre découvre ce que signifie être nu face à la loi, privé de ses blindages politiques, exposé aux regards, aux critiques et au verdict. Il y a parfois une forme de justice poétique dans l’histoire, celui qui croyait dominer la justice apprend enfin ce que signifie lui obéir.

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