Affaire Clikafrik : dérives systémiques, prédation douce, gouvernance floue, confusion des rôles et effondrement des garde-fous.
Au Gabon, quand l’État est sous perfusion politique, certains branchent directement la République sur la prise multiple des marchés publics. Résultat : un contrat numérique, une entente directe, une addition floue et une morale en panne sèche.
Bienvenue dans l’affaire Clikafrik, ce chef-d’œuvre de gouvernance approximative, signé à l’encre invisible, sous le regard bienveillant de la Young Team, ce club très fermé où l’on confond modernisation avec vampirisation.
2023, le président Ali Bongo Ondimba est diminué par un AVC. Le pays, lui, est administré par télécommande politique, via un cénacle informel : la fameuse Young Team, ce gang de cerveaux autoproclamés, persuadés qu’un État se gouverne comme un compte TikTok : vite, fort, sans explication. C’est dans ce laboratoire de décisions expéditives que naît le contrat Clikafrik, conclu par entente directe, ce sésame magique qui permet de court-circuiter appels d’offres, concurrence, transparence et bon sens.
Quand l’administration provisoire signe des chèques définitifs
La Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) est alors sous administration provisoire, c’est-à-dire sous tutelle pour cause de débâcle managériale grave. En langage clair : une institution malade, saignée par la mauvaise gouvernance, secouée par une grève d’un mois, et incapable d’assurer sereinement ses missions sociales.
Mais dans cette République de l’absurde, même les patients en réanimation signent des contrats à milliards. Un comité censé surveiller devient soudain organe de décision, validant un marché colossal, comme si un vigile décidait soudainement de vendre le bâtiment qu’il garde. Du jamais vu. Sauf au Gabon.
3,2 milliards ? 1,2 milliard ? Même la calculette a rendu l’âme
Version syndicale : 3,2 milliards FCFA. Version Clikafrik : 1,223 milliard FCFA. À ce niveau, ce n’est plus une divergence, c’est un abîme comptable. On ne sait plus si on parle de transformation numérique ou de multiplication miraculeuse des zéros. Même les tableurs Excel en perdraient leurs formules. Une seule certitude : personne ne sait exactement combien l’État doit payer, ce qui, en matière de gestion publique, équivaut à une alerte rouge clignotante.
Externaliser ce qui fonctionne, la logique du gaspillage rentable. Cerise sur le serveur : le service que devait fournir Clikafrik existait déjà en interne. Donc, on paye cher pour faire faire à d’autres ce que l’on faisait déjà soi-même. Dans toute entreprise normale, cela s’appelle une aberration managériale. Dans l’administration gabonaise, cela s’appelle un marché stratégique. Stratégique pour qui ? Certainement pas pour les travailleurs. Peut-être pour les réseaux.
Young Team : start-up nation, version caisse noire
Quand le clic devient politique. Et comme dans toute bonne saga gabonaise, un nom apparaît : Mark Alexandre Doumba, aujourd’hui ministre de l’Économie numérique. Sa signature au bas du contrat fait désormais l’objet de soupçons de trafic d’influence, autrement dit : quand la proximité avec le pouvoir devient un accélérateur de marchés publics. Au pays du renouveau, certains ont surtout renouvelé les vieilles recettes de prédation.
La Young Team avait promis l’efficacité, la modernité, la rupture. Résultat opacité, ententes directes, conflits d’intérêts, mépris des procédures et contournement des organes de contrôle. Bref, une start-up nation version prédation accélérée.
Les travailleurs trinquent, les prestataires encaissent
Pendant que les plateformes se déploient, les agents de la CNSS se battent pour leurs salaires, leurs conditions de travail et leur dignité professionnelle. Deux mondes. Deux réalités. Une seule République prise en otage. FETRAG, le dernier clou dans le cercueil du silence
La Fédération des Travailleurs du Gabon (FETRAG) a osé faire ce que trop d’institutions n’osent plus : parler. En posant la question de la légalité, de l’éthique et de l’intérêt général, elle rappelle une vérité que certains préfèrent oublier. L’argent de la sécurité sociale n’est pas une ligne budgétaire pour copains pressés.
La République ne se gère pas comme un compte mobile money
L’affaire Clikafrik est un concentré de dérives systémiques, prédation douce, gouvernance floue, confusion des rôles et effondrement des garde-fous. Si la transition veut prouver qu’elle n’est pas un simple changement de visages pour les mêmes pratiques, elle devra auditer, publier, sanctionner. Sinon, le Gabon continuera à fonctionner comme une application mal programmée : beaucoup de clics, zéro transparence, et une facture qui explose.