Politique

Scandale financier à la CNSS et à la CNAMGS : les Doumba et le favoritisme familial

Au Gabon, on parle beaucoup de rupture, de bonne gouvernance et de moralisation de la vie publique. Mais à y regarder de près, certaines vieilles habitudes semblent avoir migré vers le cloud. Le projet de plateforme numérique CNSS–CNAMGS, censé incarner l’innovation et la transparence, est aujourd’hui soupçonné d’être un chef-d’œuvre de favoritisme familial, avec en chef d’orchestre présumé : le ministre Mark Alexandre Doumba.

Selon des informations concordantes, l’ambition ministérielle n’aurait pas été seulement de digitaliser les caisses sociales, mais surtout de satisfaire l’entreprise de sa sœur : CLIKAFRIK Gabon SARL. Une forme de start-up d’État version dynastique, où la gouvernance publique se gère désormais comme un conseil de famille.

Quand la transformation numérique commence par un coup de balai politique

Avant l’irruption de CLIKAFRIK, la CNSS et la CNAMGS travaillaient déjà avec une autre société numérique, dans un cadre structuré, progressif et techniquement cohérent. Études préalables, diagnostics, audits, développements pilotes : tout était en cours. Mais soudain, rideau.

Ordre ministériel : stoppez tout. Effacez. Recommencez. Et surtout, confiez le bébé numérique à la bonne personne. Comprendre : à la sœur. Ainsi, ce qui devait être un projet institutionnel est devenu un caprice politique, exécuté à la vitesse d’un décret d’urgence, sans débat, sans concurrence, sans pudeur. Une modernisation à la machette, qui tranche dans les procédures comme dans les règles élémentaires de gouvernance.

L’entente directe : ce graal administratif des arrangements discrets

Officiellement, la procédure est légale : entente directe. Officieusement, elle est surtout la voie royale des marchés sensibles, celle qui permet d’éviter la lumière crue des appels d’offres. Au Gabon, l’entente directe est devenue une sorte de passe-partout institutionnel, un mot magique qui transforme un soupçon de favoritisme en “procédure exceptionnelle justifiée par l’urgence”.

Urgence de quoi ? De satisfaire la famille, manifestement. Quand les chiffres s’emmêlent : 3,2 milliards, 1,2 milliard… ou la danse des millions publics. D’un côté, 3,2 milliards FCFA, brandis comme un chiffon rouge. De l’autre, 1,223 milliard FCFA, version allégée présentée par CLIKAFRIK. Une différence de près de 2 milliards. Une bagatelle.

Dans tous les cas, une seule certitude l’argent est public, donc sacré. Mais visiblement, sacré ne veut plus dire intouchable. Pendant que les chiffres valsent, les assurés sociaux continuent d’attendre leurs remboursements, de poireauter dans les couloirs, de s’enliser dans la paperasse. Le progrès numérique, lui, semble avoir pris un raccourci vers les comptes privés.

Népotisme 2.0 : la famille avant la République

Le cœur du scandale est là, le lien familial direct entre le ministre et l’entreprise bénéficiaire. Dans n’importe quelle démocratie mature, cela suffirait à imposer un retrait immédiat du ministre du dossier, déclencher une enquête administrative indépendante et provoquer un débat parlementaire houleux. Au Gabon, cela déclenche surtout… un communiqué rassurant. Car ici, la morale administrative est souvent flexible, surtout quand elle croise l’arbre généalogique.

Pressions, injonctions et domestication des Conseils d’administration. Selon plusieurs sources internes, les Conseils d’administration des Caisses auraient validé sous pression politique directe. Comprendre : signer ou subir. Ainsi transformés en chambres d’enregistrement ministérielles, ces organes censés protéger les intérêts des assurés se seraient mués en simples parapheurs dociles. La gouvernance sociale version 2026. Tu signes, ou tu dégages.

La modernisation comme alibi, le progrès comme paravent

Tout est justifié au nom de la lutte contre la fraude et de la modernisation. Mais à force d’utiliser ces nobles concepts comme paravents, ils finissent par devenir suspects. Car une vraie réforme numérique suppose de la transparence, de la concurrence loyale, des procédures claires et surtout, l’absence totale de conflits d’intérêts. Dans cette affaire, les quatre piliers semblent avoir été remplacés par un seul principe : la proximité familiale.

Un scandale qui sent le soufre politique. Derrière les lignes de code, ce dossier est en réalité une bombe politique à fragmentation. Il met à nu les contradictions d’un pouvoir qui promet la rupture mais pratique la continuité, qui parle d’éthique mais flirte dangereusement avec le copinage. Car au fond, ce n’est pas seulement un contrat qui est en jeu. C’est la crédibilité même du discours officiel sur la moralisation de la gestion publique.

Quand l’État devient une PME familiale

Si les faits venaient à être confirmés, l’affaire CNSS–CNAMGS resterait dans les annales comme l’exemple parfait d’une République gérée comme une entreprise familiale, où les marchés publics deviennent des cadeaux de parenté.

Dans ce Gabon en quête de renouveau, voir la transformation numérique se transformer en transmission héréditaire a quelque chose de tragiquement ironique. Car ici, même le numérique semble avoir hérité des vieux virus de la Françafrique : népotisme, opacité, arrangements et impunité. La modernisation, oui. Mais pas en famille.

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